Comment Syriza a-t-il pu gagner ?

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Quelques premières observations.
La victoire historique de Syriza n’est pas le résultat d’un simple concours de circonstances. Dès 2012, Syriza apparaissait comme une force de premier plan, comme la principale force de gauche qui osait exprimer une grande ambition, en invitant les électeurs à émettre un vote Syriza non de protestation, mais de gouvernement.

Par Elisabeth Gauthier, janvier 2015

Déjà en 2012, il apparaissait clairement que le vieux PASOK, pilier de la social-démocratie européenne, avait perdu toute capacité de présenter un projet politique différent des néolibéraux, contestant la Troïka et pouvant représenter une issue à la crise. Mais la peur de l’inconnu était encore plus forte que le besoin de changement de politique.

Certes, la progression électorale de Syriza depuis quelques années est rapide, mais la victoire d’aujourd’hui est le résultat d’un intense processus de travail, de mobilisation, de confrontation idéologique, de maturation bénéficiant de contributions multiples enraciné profondément dans la société. C’est aussi le résultat d’actions concrètes au quotidien, de débats politiques intenses, de l’action solidaire avec nombre de citoyens afin de répondre par des formes d’auto-organisation à des besoins élémentaires. Ainsi Syriza a pu être perçu comme la force qui saurait aujourd’hui le mieux répondre aux besoins. Observer de plus près l’émergence de ce nouveau sujet politique constitue un intérêt pour tous les acteurs de gauche.
Syriza n’est pas un parti ancien, traditionnel, mais le résultat d’un processus de rassemblement de forces diverses, parfois récentes, aux traditions variées, ainsi que de coopérations avec des mouvements sociaux multiples. Avoir su rassembler toutes les forces qui pouvaient aller dans la même direction est une des grandes réussites qui a permis cette victoire.

Depuis une dizaine d’années, Synaspismos et ensuite Syriza ont confié des responsabilités majeures à des jeunes très à l’aise dans le déploiement de nouvelles pratiques démocratiques, très ouvertes au monde et sachant jouer un rôle actif dans des mouvements tels que celui des ‘indignés’. Depuis 15 ans, des militant-es souvent de premier plan des différentes composantes de Syriza sont partie prenante de toutes les constructions d’espaces publics nouveaux, de forums sociaux, de réseaux de luttes et de réflexion, dans le pays, mais également au niveau européen. Ainsi de nombreux responsables de ce qu’est aujourd’hui Syriza ont su tisser des liens de coopération et d’amitié avec les forces qui dans de nombreux pays luttent pour changer d’Europe. Cela explique pour une large part la forte mobilisation en Europe pour Syriza. Nombre d’analyses, de propositions qui figurent aujourd’hui dans le programme de Syriza sont le fruit de ces discussions et expériences partagées. Les contributions intellectuelles et expertises parfois pointues que Syriza a su et va pouvoir mobiliser sont le résultat d’un travail continu et très ouvert aux apports venant d’ailleurs. Ce sont aussi ces échanges approfondis et dans la durée qui ont permis de forger des équipes solides, capables de trancher des questions lorsque c’est nécessaire.

Ainsi l’approche de la question européenne et de l’Euro a pu être tranchée malgré des débats internes forts, de façon claire et convaincante. La candidature d’Alexis Tsipras à la présidence de la commission européenne aux élections européennes de 2015 a contribué à faire vivre l’idée que c’est ensemble que les peuples européens pourront changer d’Europe et à dynamiser des forces de gauche dans plusieurs pays. Elle a favorisé l’émergence d’une nouvelle conscience de lutte européenne. La visibilité de Podemos comme force montante ainsi que l’élargissement des solidarités en Europe ces dernières semaines ont rendu plus crédible l’ambition de Syriza de modifier la donne européenne. On peut d’ailleurs espérer que la gauche radicale se renforce sensiblement dans plusieurs pays lors des élections à venir en 2015.

Le programme issu de processus de travail très collectifs, associant experts et expériences pratiques au quotidien a pu devenir un facteur d’espoir dans la mesure où il est ambitieux, réaliste, cohérent, répond aux besoins concrets notamment des milieux populaires et des couches moyennes et est compréhensible pour tous. Il est l’expression d’une ambition et volonté politique concrète, et non d’un discours idéologique.

Il aborde la question de la dette et d’un new deal comme des enjeux européens répondant aux besoins de tous les peuples. Il n’oppose pas les intérêts de la Grèce à ceux d’autres pays. La lutte contre l’oligarchie, contre l’austérité et pour une alternative prend ainsi une tonalité compréhensible au-delà des frontières grecques, permet de créer les bases de luttes communes. Cette nouvelle réalité doit nous inciter à modifier les rapports de force en France, à contribuer à ce que le refus de l’austérité en Europe devienne puissant, obligeant le gouvernement français et d’autres à changer d’orientation. Et à travailler les ‘chantiers de l’espoir’ pour faire émerger une nouvelle dynamique à gauche dans notre pays.