L’Alliance belge D19-20 : éléments d’analyse

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Près de 4000 personnes se sont rassemblée dans le quartier européen de Bruxelles, le 19 décembre dernier, pour dénoncer les politiques d’austérité et les traités de libre-échange (le TTIP notamment). Il s’agissait de la troisième action d’ampleur de l’Alliance belge D19-20 depuis sa naissance officielle le 19 décembre 2013.

Par Sebastian Franco (Alter Summit & Alliance D19-20), février 2015

Cette action, comme celles passées de l’Alliance D19-20, sont intéressantes du point de vue du renouveau des mouvements sociaux à l’oeuvre au niveau européen. Nous mettrons en avant dans cet article trois éléments qui les caractérisent : l’aspect transnational de la mobilisation, la convergence de différents acteurs et les modes d’action utilisés.

1. L’action du 19 décembre a eu un véritable impact au niveau européen

Un des enjeux majeur pour les mouvements sociaux en Europe est de pouvoir peser sur les politiques prises au niveau Européen, voire mondial. Tandis que toujours plus de décision se prennent à ces niveaux, les mouvements sociaux sont encore pour la plupart nationaux, avec des leviers d’actions circonscrits .

Les actions de l’Alliance D19-20 répondent à cette difficulté par le type de revendications choisies (non à l’austérité imposée par l’Union Européenne et les accords de libre-échange type TTIP/TAFTA) et les cibles des actions (le Conseil européen, la réunion des 28 chefs d’Etat de l’UE ou les lobbys européens). Elles s’appuyent sur une conscience de plus en plus partagée : nous sommes tous placés sous la même enseigne, à savoir le cadre austéritaire imposé par l’Union Européenne et la grande finance.

L‘action du 19 décembre dernier eu un impact international grâce à l’intérêt démontré des médias. La symbolique de l’action (encerclement du sommet européen et tracteurs bloquant des carrefours du quartier européen) et le thème, de plus en plus d’actualité, du TTIP/TAFTA y sont sans doute pour beaucoup.

On souligne l’importance des délégations étrangères (10% des manifestants) venues manifester à Bruxelles, notamment des pays limitrophes,. Ceci nous permet d’imaginer à l’avenir des mobilisations plus massives aux niveaux transnational mais géographiquement proches (pour Bruxelles, le nord de la France, l’ouest de l’Allemagne, les Pays-Bas...). Une prochaine étape sera à ce titre la mobilisation internationale de Blockupy en marge de l’inauguration de la nouvelle Banque Centrale Européenne, le 18 mars à Francfort.

2. L’action a rassemblé différents secteurs de la société

Une des grandes réussites de l’Alliance D19-20 est sa capacité à rassembler différents secteurs lors des actions. La mobilisation commune de tous ces secteurs renforce la légitimité des revendications portées et permet à l’Alliance d’être vue comme représentative de la société dans son ensemble. Tour d’horizon...

Les agriculteurs : c’est à leur appel que l’Alliance D19-20 a vu le jour. Leur présence aux actions est importante d’un point de vue politique (il devient difficile de dire « c’est toujours ces mêmes gauchistes qui manifestent) mais aussi en terme d’impact de l’action (par exemple 30 tracteurs permettent des blocages effectifs et ont un impact visuel et sonore impressionnant).

Les syndicats : puissants en Belgique, ils sont un acteur incontournable de la mobilisation sociale dans le pays. L’Alliance a réussi à ce jour à mobiliser certains secteurs/fédérations des deux grandes confédérations nationales. Malgré un travail de rapprochement important ces derniers mois, l’action n’a pas vu une mobilisation syndicale à la hauteur des espérances. Plusieurs raisons à cela : les organisations syndicales sortaient d’un plan d’action historique contre le gouvernement belge, les thèmes européens/internationaux qui semblent éloignés des préoccupations des syndicalistes ainsi que les modalités des actions proposés par l’Alliance qui bousculent certaines « habitudes ».

Les associations/ONGs. Ce secteur est également très important et actif en Belgique. Par son travail très important au travers de l’éducation populaire, ce secteur a un réel potentiel de mobilisation, tant du côté des publics avec qui les associations travaillent qu’avec celui des travailleurs du secteur.

Les citoyen-ne-s/militant-e-s non organisés : Dans ce domaine, l’Alliance a fait d’importants progrès et mobilisent aujourd’hui de manière assez massive des citoyen-ne-s actifs. Il y a une véritable demande de mobilisation de différents secteurs de la société : jeunes, précaires, etc...

A ces secteurs s’ajoute les partis politiques qui ne peuvent être membres de l’Alliance mais qui en soutiennent les actions.

3. les actions proposées sont variées et radicales

L’Alliance D19-20 a opté dès ses débuts pour une certaine radicalité dans les actions. Au lieu des traditionnels défilés, un consensus se forme autour de quelques éléments qu’il n’est pas toujours aisé de faire tenir ensemble. La pratique et les expériences accumulées dans les actions permettent cependant de renforcer, au fur et à mesure des actions, un consensus entre les différentes composantes de l’Alliance.:

la désobéissance civile non-violente
Les actions ciblent les responsables des politiques mises en place. L’objectif des actions est de les entraver/gêner dans leur organisation par une approche non-violente mais déterminée.

des différents niveaux de risque
Afin de mobiliser un maximum de secteurs, les actions permettent à chacun de participer selon ses envies, ses habitudes et les risques qu’il entend prendre.

L’Alliance se donne dès lors comme tâche d’élaborer un cadre suffisamment général pour y inclure différents types d’actions : du défilé populaire, au piquet de grève en passant par l’occupation.

une mobilisation massive
L’Alliance souhaite que de larges secteurs se joignent à ses actions. Ses mobilisations s’exposent en effet à une forte répression si elles sont considérées comme minoritaires. En outre, une mobilisation massive légitime l’action.
Ce consensus est en construction. Il est en effet difficile de trouver des équilibres entre des acteurs aux « traditions » si différentes. L’expérience et la confiance permettent pourtant d’avancer.

En conclusion

Le mouvement social dans son ensemble fait face à d’énormes défis pour les prochaines années. Il doit s’organiser afin d’être à la hauteur des enjeux globaux. Afin d’engranger des victoires, il doit devenir massif, réellement transnational et permettre à toute la diversité des modes d’organisation et d’action de s’exprimer. Les mobilisations de l’Alliance D19-20, représentent à ce titre un laboratoire de pratiques politiques.